Le Brésil, ce géant entravé

Un modèle menacé para la dépendance finacière

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Par Renaud Lambert:

En Equateur, grâce à une politique qu’il qualifie de « sociale et solidaire », et qui renforce le rôle de l’Etat, M. Rafael Correa a été réélu dès le premier tour de l’élection présidentielle du 26 avril. Au Panamá, le 3 mai, après le mandat décevant en matière de réduction de la pauvreté du social-démocrate Martín Torrijos, la candidate du Parti révolutionnaire démocratique (PRD), Mme Balbina Herrera, a été battue par M. Ricardo Martinelli, un homme d’affaires au profil berlusconien. Se démarquant de la gauche « radicale » du continent, Mme Herrera se réclamait du Brésilien Luiz Inácio Lula da Silva et de la Chilienne Michelle Bachelet. Ce constat d’ensemble n’a rien d’anodin dans la perspective des scrutins présidentiels de 2010, tant au Chili qu’au Brésil. Dans ce pays, et au-delà de quelques réformes sociales appréciables, la non-remise en cause du legs économique de ses prédécesseurs — même s’il le qualifie d’« héritage maudit » — par le président Lula pourrait bien mettre cette gauche en difficulté.

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On perd à l’entrée, on perd à la sortie

Dans ce domaine, la seule véritable réussite aura été de renforcer le poids relatif des vingt mille familles brésiliennes qui détiennent 80% des titres de la dette, dont la rémunération accapare 30 % du budget fédéral. Un budget dont moins de 5 % vont à la santé et 2,5 % à l’éducation.

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Les rapatriements à l’étranger de profits et de dividendes s’élèvent à près de 34 milliards de dollars en 2008 — environ 3 % du PIB —, une hausse de 50 % par rapport à 2007 et de… 500 % par rapport à 2003. La balance des comptes courants affiche ainsi, en 2008, son déficit le plus important depuis dix ans (28,3 milliards de dollars, soit 2,5 % du PIB).

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Brasília met en avant des réserves internationales d’environ 200 milliards de dollars pour rassurer les investisseurs quant à un éventuel risque de crise de la balance des paiements. Pour l’heure, le Brésil estime disposer d’une marge de manœuvre conséquente — son taux directeur avoisinait 11 % en mars 2009. Toutefois, selon l’économiste Paulo Henrique Costa Mattos, le passif à court terme atteindrait 600 milliards de dollars. Alors que la plupart des pays du monde cherchent à s’endetter massivement, la compétition fait rage sur le marché de l’emprunt d’Etat : les taux finiront par remonter et le poids des dettes contractées d’ici là ne manquera pas de peser, à son tour, sur la balance des paiements et, donc, sur les épaules des Brésiliens.

Le phénomène de « dépendance » n’a rien de nouveau. En 1969, déjà, le ministre chilien des affaires étrangères Gabriel Valdés interpellait le président américain Richard Nixon : « Pour l’Amérique latine, l’investissement privé a toujours signifié, et signifie encore, que les sommes qui sortent de nos pays sont plusieurs fois supérieures à celles qui y sont investies. (…) En un mot, nous savons que l’Amérique latine donne plus qu’elle ne reçoit. »

Dans le passé, certains gouvernements, pas forcément de gauche, ont défendu des programmes de développement plus autonome, basés sur une substitution des importations. De tels projets reçurent les critiques de ceux qui estimaient que, pilotés par des « bourgeoisies nationales », ils étaient voués à l’échec. Pour ceux-là, une seule voie : celle de la révolution sociale. Le sociologue Cardoso était des leurs. Le syndicaliste Lula da Silva aussi.

Si ce dernier avait réellement souhaité, une fois au pouvoir, œuvrer au « découplage » de l’économie brésilienne, peut-être aurait-il dû choisir une autre option que celle d’épouser le programme économique de son prédécesseur. En y renonçant, il allait incarner la mue d’une partie de la gauche latino-américaine, que l’économiste de l’OCDE Santiso — enthousiaste — décrit en ces termes : « Des expressions telles que “lutte de classes”, “planification économique” et “stratégies de substitution des importations” ont été remplacées par d’autres, telles que “consensus démocratique”, “consolidation institutionnelle”, “dérégulation économique” et “ouverture au libre-échange”. »

C’est donc équipé d’une telle boîte à outils que M. Lula da Silva s’attaque aux difficultés économiques du Brésil. Aux Etats-Unis, il demande plus de commerce, aux Brésiliens de se serrer la ceinture. A Dieu, on l’a vu, une « reprise » des économies du « centre ». Aux investisseurs étrangers et aux détenteurs des titres de la dette ? Rien, ou si peu.

Récemment interrogé sur la question des responsabilités face à la crise actuelle, le président brésilien estimait : « Nous n’avons pas créé le problème mais nous faisons partie de la solution » Vraiment?

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